On sait tous ce qu’est un chaman, ou du moins on en a tous une image plus ou moins vague : celle de l’homme sapé d’un costume traditionnel, avec ses plumes et ses bijoux qui s’entrechoquent quand il entre en transe comme un possédé, les yeux révulsés. Des râles et des chants accompagnent son rituel, il est le grand prêtre taré des sociétés dites « primitives ». Et si je vous disais que les shamans sont aussi présents dans nos sociétés occidentales modernes ? Qu’ils forment une couche de la population, et que certains d’entre vous -jeunes occidentaux qui lisez Vice France- êtes des chamans contemporains ? Aller s’enfermer toute la nuit dans une des ware-houses ou clubs undergrounds de la capitale peut aussi relever de la quête spirituelle.

La figure du chaman s’est gravée dans l’inconscient collectif depuis la deuxième moitié du XXème siècle, phénomène qui s’est amplifiée avec sa récupération opérée par le mouvement New Age, défini par certains sociologues comme un « bricolage » syncrétique de pratiques et de croyances dites « animistes*». Alors que le terme de « Shaman » se trouvait des définitions différentes en fonction des sociétés observées, car les pratiques des « Shamans » ou « chamans » diffèrent d’une région du monde à une autre, La fascination du mouvement New Age standardisa le personnage autour du courant spirituel animiste, le chaman apparu de plus en plus en milieu commercial, et l’on commença à se passionner sur le sujet. Au Pérou et au Brésil,  dans les grands centres urbains un juteux tourisme s’est même développé ; de nombreux locaux se reconvertissent et s’autoproclament chamans pour proposer aux touristes un stage « d’éveil spirituel » bien entendu hors de prix, accompagné de pseudo-rituel et ingestion d’ayahuasca ou d’iboga. Mais le chaman n’est pas que cet espèce de prêtre indigène qui se connecte aux esprits de la nature pour son « éveil spirituel ». Non, le chamanisme obéit à un ensemble de pratiques structurées, par la mise en place d’un rituel, et occupe un rôle social bien défini, malgré les différentes versions existantes du Pérou à la Sibérie en passant par le Burkina Faso (afrique de l’ouest). Si le chaman est un individu spécifique ayant suivi un apprentissage individuel unique long et éprouvant, les rituels chamaniques sont la combinaison de plusieurs éléments primordials qui en forment le socle inamovible, et quiconque le pratique devient chaman à sa façon.

Tout d’abord la pulsation : sans la musique et un rythme aux basses très marquées, le chaman ne peut entrer en transe. Les ondes sonores doivent le traverser, et emplir tout l’espace auditif afin de lui permettre d’accéder à un état second. Et tout le monde sait que la techno, c’est d’abord et avant tout la pulsation qui fait vibrer toute bonne âme de clubber.

Ensuite la danse : Elle est le mouvement primordial qui permet au chaman d’entrer en harmonie avec l’espace, de s’harmoniser avec le cosmos. Sur la sourde pulsation, qu’il s’agisse du tambour et de chants tribaux ou de la techno, les gestes permettent de synchroniser son corps sur le son, de fusionner matière et ondes afin de perdre le contrôle.

Bien entendu l’ingestion de drogues : Que ce soit de l’ecstasy et de la kétamine , ou une décoction d’ayahuasca, les substances psychotropes ouvrent les portes de la perception afin que le rituel soit le plus efficace possible. Souvent accompagnés par le tabagisme, clopes dans les clubs et jus de tabac dans la forêt amazonnienne, les drogues sont l’un des piliers des rituels chamaniques qui facilitent l’exploration intérieure et la connexion aux autres membres du groupe.

Cette connexion est aussi un élément primordial du rituel, puisque le regroupement tribal est l’une de ses conditions : Qu’il s’agisse de ton groupe de potes hypster berlinois black pistos ou de la tribu Paviotso au Nevada, l’énergie du groupe est nécessaire pour relâcher toutes les tensions intérieures. L’émulation collective booste les énergies physiques et spirituelles.

Dernier élément, la saturation des sens : c’est-à-dire un environnement surchargé sur le plan visuel (noir absolu et effets de lumières pour un effet sympa d’épilepsie) et auditif bien entendu (musique et chants tribaux) qui entraine un nouveau rapport à l’espace et à son corps. Dans ce domaine, l’environnement du club est l’endroit parfait pour le rituel chamanique.

On peut ajouter un code vestimentaire qui a pour but d’identifier tous les membres de la tribu d’accentuer l’effet d’émulation collective. Plumes, peaux, peintures tribales pour les chamans dits primitifs, et style néo-berlinois queer BDSM pour le clubber actuel.

Tout ça pour dire quoi ? Cette comparaison entre le chaman et le clubber a pour seul objectif de vous faire comprendre que oui, le clubbing peut être un truc mystique, tout dépend du rapport que vous entretenez avec ces nuits sous GHB. Effectué dans la bonne optique, le mouvement techno rejoint le phénomène chamanique dans ses objectifs : une reconnexion à soi et aux autres, la réunification de son corps et de son esprit en une seule entité, l’extériorisation et la sublimation des tensions intérieures et des pulsions inconscientes afin de ressortir de la nuit en paix. Maintenant, vous savez d’où provient cette sensation de bien-être intense lorsque vous sortez du club au petit matin après une dizaine d’heures passées à danser comme un taré. Alors oui, le phénomène techno n’est pas qu’un truc de camé, et je ne vois pas pourquoi on irait culpabiliser comme la société le voudrait. Et si certains ne comprennent pas cela, alors libres à eux de vivre sans l’intensité des transes nocturnes. Le rituel chaman primitif ou techno contemporain est une manière de créer un avant et un après, de changer les règles du monde le temps d’une nuit, pour peut-être envisager le futur.  La techno est l’une des plus belles choses que cette époque nous ait donné.

Dans les sociétés animistes* traditionnelles où l’on retrouve le chaman, ce dernier occupe la fonction de guérisseur des maux matériels comme spirituels, physiques comme psychiques. Il est l’intercesseur entre le monde des esprits et les hommes. Dans les sociétés occidentales contemporaines undergrounds, les technokids effectuent les mêmes rituels que ceux pratiqués par leurs ancêtres depuis la nuit des temps. Simplement, les technokids ne croient plus pouvoir guérir l’humanité, mais désirent simplement se sauver eux-même.

 

*animisme : croyance en un monde des esprits parallèles a notre, où chaque être, qu’il soit objet inanimé ou être vivant, a son équivalent. La vie et ses aléas seraient régies par les rapports qu’entretiennent ces « âmes du monde » et le monde matériel. Ainsi des éléments du réels interagiraient perpétuellement par des mouvements spirituels que seuls le chaman peut percevoir, et tenter d’en orienter les directions.

 

Sources :   Anthologie du chamanisme, J. Narby et F. Huxley, Albin Michel

Chamanisme et chamans le vécu dans l’expérience magique, Mario Mercier, Editions Dangles

                   L’Animisme parmi nous, C. Janin, Broché