La « teuf » telle qu’on la connaît aujourd’hui à Paris est issue du syncrétisme de plusieurs mouvements et phénomènes apparu progressivement et en filiation à géométrie variable depuis le début des années 70.

Rappelons qu’à ses débuts, c’est la rave qui prédomine avec le mouvement hippie, qui se positionne comme mouvement libertaire de la jeunesse face à l’émergence d’un monde individualiste et capitaliste associé à une certaine forme d’oppression sociale. Débutant aux States puis se répandant progressivement dans l’Hexagone,  la musique, la jeunesse et la drogue fusionnent bientôt pour former de nouveaux courants, à la fois issus du mouvement hippie et dans le même temps prenant le contre-pied de celui-ci : à Détroit les années 80 voient l’apparition de la proto-techno, ancêtre des différents mouvements techno (house, dubstep, psytranse, techno, etc…), grâce au progrès technique ; l’invention du sampler permet l’émergence d’une musique synthétique, au rythme répétitif, et à la fréquence de basse importante (les fameux battements par minutes ou « bpm »). Le son se perçoit désormais comme onde, et c’est comme onde qu’il va se propager dans l’Hexagone, en passant d’abord par Londres et Berlin avant de toucher Paris.

Cependant, le monde dans lequel le phénomène techno existe désormais a bien changé depuis, et par là-même a influencé l’évolution du mouvement en galvaudant ses valeurs et en le transformant en communauté complexe et stratifiée aux valeurs ambigües et parfois contradictoires. L’une des grandes forces du Capitalisme réside dans sa capacité à utiliser les poches de résistance à son avantage, à les assimiler, sans même que la contre-culture s’aperçoive qu’elle est désormais devenue émanation, symptôme, voire même instrument du capitalisme libertarien globalisé tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Le clubbing parisien de 2018 se réclame de valeurs libertaires et anti-systémiques, à l’instar de son ancêtre hippie de la fin du XXème siècle, mais il est fort possible au vu de l’évolution du paysage des soirées parisiennes que les valeurs se soient inversées sans même que leur porteur s’en rendent compte, faisant de la communauté des clubbeurs actuels une cage dorée pour des pigeons qui se croient libre. Si l’on suit l’évolution du type de population faisant « la teuf »  ainsi que celle des habitudes de consommation de stupéfiants durant les évènements réunissant la communauté, il apparaît que la mentalité dominante ne semble plus en accord avec les valeurs dont elle se prétend héritière, vis-à-vis du rapport qu’entretient cette communauté au marché capitaliste mondialisé. Sans même parler de l’entretient des réseaux illicites qu’alimente l’achat et la consommation de drogue lié au monde de la nuit ainsi que de ses conséquences humaines (pour simple exemple quand vous achetez de la coke, vous entretenez les réseaux de prostitution et de mendicité forcés et les vendettas colombiennes), la teuf d’aujourd’hui semble apparaître comme la face cachée (pas tant que ça d’ailleurs) de l’iceberg de la mondialisation libertarienne capitalistique : la reproduction de son système de valeurs (en pellicule négative).

Car en effet, le « capitalisme » dans son acception globale et dans ses dispositifs actualisés a changé de nature, a « muté » pour ainsi dire : du « capitalisme bourgeois » du début de la seconde partie du XXème siècle auquel s’opposait le mouvement hippie prônant le rapprochement à la nature et la libération des mœurs, les sociétés occidentales ont peu à peu évolué de pair avec l’accélération de la mondialisation vers un « capitalisme libertaire » où règnent les valeurs d’ « intensité » (ainsi que définit par Tristan Garcia dans son essai L’Intensité) ; à savoir consumérisme effréné du désir, quête du plaisir immédiat, saturation des sens par la surcharge d’informations.

En cela la démocratisation du clubbing et de la consommation de drogue parmi la jeunesse n’est que l’aboutissement naturel du vaste processus de galvaudage des valeurs entrepris par ce nouveau système égocentrique et hypocrite : A la libération des mœurs s’est substitué l’exhibitionnisme d’un hédonisme autodestructeur : « Tout semble lubrique et bégueule à la fois. On se croirait dans un genre de bordel chaste, un couvent porno. Depuis le Sida, tout est devenu incroyablement sexe mais jamais on n’a moins baisé. Une génération d’eunuque exhibitionnistes et de nonnes aphrodisiaques. » (Vacances dans le coma, F. Beigbeder). Ce qui prime désormais est la mise en scène des pulsions, le spectacle, et non plus l’intérêt à l’autre. L’Autre ne sert plus que de décor à sa propre mise en scène. Cette transformation s’est bien effectuée par l’importance croissante des réseaux sociaux dans la vie mondaine nocturne de cette « société du spectacle » (cf. G. Deleuze).

Persuadé d’être en révolte, le clubbeur lambda ne fait que suivre les injonctions au narcissisme et au plaisir personnel et immédiat lancé dans tous les spots publicitaires. Il est faux de dire que nous vivons à l’ère de la communication, puisqu’on n’a jamais moins porté d’intérêt aux autres, si ce n’est par rapport à soi-même. Nous nous regardons tous les uns les autres non pas pour s’écouter, mais pour se comparer ou s’utiliser à notre propre profit. Même les pauvres imitent désormais le snobisme des riches, et les riches détournent le look des pauvres : « post-punk », « Lesbiennes hérérosexuelles déguisées en drag-queens avec cuir », « Aucune différence entre les yachtmen et les boat people. Quant à la Jet-Society elle a toujours été sans domicile fixe. La société de consommation se meurt. La société de communication aussi. Seule demeure la société de masturbation ! Aujourd’hui le monde entier se branle ! C’est le nouvel opium du peuple ! » (Vacances dans le coma, F. Beigbeder). Et se masturber signifie bien cela : se complaire dans un plaisir solitaire, déconnecté de l’autre. Aussi « c’est une petite jouissance fugace, une éjaculation triste, un abandon débandant. La masturbation ne donne rien à personne, surtout pas à celui qui jouit. Elle nous tue à petit feu. » (Vacances dans le coma, F. Beigbeder) Voilà ce qu’est devenu la teuf d’aujourd’hui ; un spectacle désolant d’individus se regardant jouir : « Bienvenue dans le monde merveilleux de la Masturbation finale ! Les sociologues appellent ça l’individualisme, moi je dis : branlette internationale ! ». (Vacances dans le coma, F. Beigbeder)