En l’espace de quelques années, la techno est devenue non seulement le courant musical le plus écouté par les jeunes, mais aussi celui qui suscite le plus de polémique. Entre les interventions des forces de l’ordre durant certaines warehouses, overdoses de clubkids et illégalité des teufs, la techno a développé une sale réputation auprès du grand public tout en continuant à se répandre dans l’Hexagone, et à moindre échelle dans le monde entier. Alors d’où provient ce décalage entre l’image des warehouses assimilées à des repères à camés et l’engouement toujours plus fort autour de ce mouvement culturel ? Car à travers les médias classiques, ce n’est pas la musique en elle-même que l’on attaque le plus, mais tout le « milieu techno » qui est stigmatisé.

Il apparaît clairement que si le narcotrafic associé à la teuf est l’élément sur lequel se concentre ses détracteurs, le trafic de stupéfiants n’est pas le seul responsable des polémiques comme des engouements autour de la techno. Apparue dans un monde néo-libéral où l’individualisme n’a jamais été aussi fort (notamment grâce au développement des « réseaux sociaux », miroirs de l’ego), la techno offre l’impression/la sensation de faire partie d’un tout : le technophile devient cellule du vaste organisme en perpétuel mouvement constitué par la soirée. Elle offre la possibilité de reconnexion (peut-être illusoire certes) aux autres par la promesse d’un évènement qui libère des carcans sociaux afin de permettre une communication plus véritable et moins entravée. Par ses promesses et cette spécificité, la techno se rapproche de la religion, tout comme la soirée de la messe (une messe de 6heures à douze heures en cas d’after, renvoyant aux longues périodes de rituels religieux pratiqués durant l’antiquité par les prêtres pouvant s’étaler sur plusieurs jours). Ce qui relie rituel tribaux, célébrations religieuses, et soirées techno, c’est que tous offrent l’espoir d’une évasion de la société individualiste et d’un échappatoire à la solitude inhérente à la condition humaine.

Mais pour cela, il s’agit d’entrer dans un état second, dans une transe (cf. article Chamanisme et clubbing techno) qui serait supposé ouvrir de nouvelles voies de perceptions afin d’améliorer la communication à l’autre. J’ai nommé ce procédé de modification des perceptions « l’auto-hypnose », souvent nécessaire au teufeur lambda pour échapper aux tabous sociaux comme à l’auto-centrisme propre à l’âme humaine. Ainsi se rendre en soirée pour taper du pied toute la nuit relève plus d’une fuite de la solitude et de l’autocentrisme quotidien plutôt que de la simple pulsion d’auto-destruction et de la narcomanie, même s’il faut bien avouer -pour conclure cet article purement subjectif- que la majorité des clubkids ne voient désormais plus dans la techno qu’une scène pour jouer un rôle. Bien loin de la libération des carcans sociaux, ce sont d’autres codes spécifiques qui se sont mis en place dans le milieu, réduisant l’espoir d’une reconnexion aux autres à la simple mise en scène de son ego au travers d’un personnage.

 

« Quand on entre en transe, il y a comme un shift entre les deux hémisphères de notre cerveau. On devient plus perceptif. Il y a quelque chose de sain là-dedans » Corine Shombrun, Chamane