Nous sommes nombreux à nous interroger quant à l’influence du lieu vis à vis de la musique qu’il héberge, et réciproquement. L’architecture, art de l’espace, et la musique, art du temps, interagissent constamment – le lieu modèle le son de par ses spécificités acoustiques, et le son modèle l’espace de la même manière que la lumière change l’ambiance d’une pièce ; la simple conception de considérer l’architecture comme le contenant et la musique comme le contenu se doit d’être remis en question – la musique, espace en soi, est indépendante, et on assiste donc plutôt à une relation où l’espace sonore et l’espace architectural s’imbriquent et communiquent, fonctionnant ensemble.

C’est l’imbrication de ces deux champs qui nous intéresse aujourd’hui – la musique techno, et plus principalement la scène underground, offrirait donc au spectateur et au danseur une expérience spatio temporelle qui lui est propre, construisant le sentiment d’un ailleurs se situant entre réel et imaginaire. La fête, où plus précisément la rave, serait alors vue comme un phénomène issu d’une représentation socialement construite, où son temps n’existe que de par la durée vécue par l’utilisateur au sein d’un espace défini et délimité.

Rappelons que le mouvement underground entretient un rapport au lieu et à l’espace qui le distingue des autres et le marginalise ; Premièrement, le mouvement s’approprie des lieux déjà existants, et ce depuis l’émergence de la techno (squats à Berlin, usines désaffectées à Détroit), où les ruines de la société industrielle et technologique sont réinvesties et colonisées pour de longues heures de fête. Espaces oubliés, non lieux, deviennent propices à une territorialisation inédite venant contredire les schémas et circuits commerciaux habituels – la scène underground s’affirme de par son utilisation de l’environnement urbain, créant ainsi un rapport à la ville totalement nouveau, dit “hors la ville”.

Cette démarche, périphérique et parallèle, s’inscrit dans cette idéologie de contre culture, de protestation et de contestation, re-dessinant les frontières et créant ainsi une nouvelle forme de clandestinité s’opposant aux espaces émergés, visibles et reconnus de par le système. Cette appropriation permet de donner une seconde vie à des éléments de patrimoine (ruines, hangars, entrepôts, friches, usines désaffectées…) en attente de transformation, entraînant ainsi une mutation de la forme et de la fonction originale d’un élément bâti, rejoignant l’idée de S.Giedon qui part du principe qu’un espace architecturé n’est vivant que lorsqu’il exprime les sensations et la manière de penser d’une force collective, offrant ainsi des lieux propres à une utopie presque tangible fondée de par l’idéologie de ses utilisateurs. C’est un retour au brut qui est ici exprimé, où le mouvement underground se spatialise, et là où l’utopie offre un idéal sans lieu réel, les raves deviennent hétérotopies, espaces concrets hébergeant l’imaginaire, lieux à l’intérieur d’une société obéissant à des règles lui étant tout autres. Ces espaces deviennent une localisation physique de l’utopie.

L’hétérotopie atteint son plein potentiel lorsque celle ci présente une rupture avec le temps réel, où plutôt avec la chronologie traditionnelle. La musique techno se caractérise de par une temporalité qui lui est propre, où éléments déphasés entraînent une démesure du temps, pouvant s’étaler pendant des nuits entières sans aucune brisure, et s’inscrivant dans cette idée que le loisir est un temps d’oubli en soi. Similaire à l’architecture de par ses caractéristiques (rythme, composition, dynamisme, symétrie..), la musique trompe, détourne, recrée une spatio temporalité toute autre lorsque mise en relation avec un lieu. La rave se concrétise dans un espace hors du temps, et, toutefois éphémère, exprime une réponse immédiate à ce besoin d’être ensemble, basé sur le collectif, aux antipodes de l’individualisme caractérisant la société actuelle. Le son devient propriété collective, chacun devient acteur, et ce au sein d’un espace de liberté mentale et physique stimulé de par un environnement bien particulier. C’est un instant luttant contre l’idée de devoir se contenter du temporaire, un désordre symbolique architecturé permettant de préserver un nouvel ordre social vivement pleinement.

Delaporte Margaux