Entre Moyen-Orient et Maghreb, la techno en marche !

Depuis le début du siècle, il est indéniable que les régions du Moyen-Orient et du Maghreb s’ouvrent aux scènes électroniques. Assurément, les mentalités évoluent au rythme de la jeunesse qui se révolte et se libère peu à peu dans les clubs underground, conséquence de révolutions qui ont stimulé les élans de libertés. De leur côté, les technophiles français accueillent avec engouement les influences de ces artistes d’Outre-Méditerranée qui animent discrètement la scène internationale depuis près d’une vingtaine d’années. Focus sur cette techno qui ne fait pas de compromis.

DJ Nabil, précurseur de la techno en Tunisie

Une scène locale qui s’affirme

Au Moyen-Orient comme au Maghreb, la techno prend ses racines dans les années 90. Pionnier du genre, Tunis Diaspora est le nom du projet qui a réuni les 3 frères Sliti: Mourad, Dali et Nabil. Né et élevé dans la région d’Ibn Khaldoun, ce dernier mixait dès 1992 des sons techno inspirés des standards de Chicago et de Detroit. Sans grand succès dans son pays, il migre vers la Suisse où il fera une carrière remarquable. Des années plus tard, le public tunisien lui aurait probablement donné tort de partir: Tunis est aujourd’hui une capitale assoiffée de techno où les clubs se multiplient. 2500 kilomètres plus loin, le Maroc n’est pas en reste. Incarnée par des manifestations comme l’Oasis Festival à Marrakech ou le Moga Festival à Essaouira, la scène rouge et verte attire les plus grands DJs internationaux.

En ce qui concerne le Moyen-orient, les esprits fantasment sur la fête. En 2016, quand la fiction germano-iranienne Raving Iran projetait à l’écran l’épopée de deux DJs perses, la free party Sa7ra-Oui prenait réellement place au milieu des canyons de Wadi Rum en Palestine. En Arabie Saoudite, “les DJs allemands nous ont même dit que Jeddah ressemblait à Berlin après la chute du mur” explique l’artiste DesertFish pour le webzine Mille. A l’image de la carrière internationale de SAMA’ سماء, l’une des premières DJ Palestinienne, la musique techno abolit non seulement les barrières linguistiques, mais permet aussi une nouvelle forme d’expression. Si le rap et le rai symbolisent à une certaine époque “revendication et héritage”, aujourd’hui la techno correspond à un univers plus cosmopolite et donc plus pacifiste. De quoi enchanter cette jeunesse qui s‘efforce de construire un monde meilleur.

Dogmes, identité et techno

Nous avons obtenu mieux que la musique, la poésie et la littérature [avec le Coran]”. Un autre utilisateur du forum musulman Ummah répond: “Je pense que la techno est tolérée SAUF si quand vous l’écoutez, elle vous emmène dans un état de transe.” La techno est elle compatible avec la croyance? Dans la zone MENA (Middle East and North Africa), la question divise les orthodoxes et les religieux les plus transgressifs. Sans qu’elle soit interdite, la musique profane peut apparaître comme une activité frivole et incompatible aux personnes qui veulent s’appliquer avec sérieux à la religion. Si les moeurs changent chez le public, les politiques à l’égard de la musique peuvent être extrêmement strictes. Résultat d’une méconnaissance de ces régions, les artistes occidentaux font parfois preuve de maladresse, de gaffes qui peuvent coûter cher. Par exemple, lors de l’Orbit Festival 2017 en Tunisie, le DJ britannique Dax J avait samplé un appel à la prière dans le club qui a provoqué sa condamnation par contumace à “six mois pour outrage public à la pudeur” et à “six mois pour atteinte aux bonnes moeurs et à la morale publique” (NB: cet incident a d’ailleurs inspiré le nom de son album “Offending Public Morality” sorti chez Monnom Black en 2018). De quoi rappeler que l’équilibre entre respect des traditions culturelles et désir de renouveau est un enjeu artistique plus que jamais d’actualité.

Le char de Trax et de l’Institut du monde arabe pour la Techno Parade 2019

En France, la techno de la zone MENA semble avoir épousé les habitudes musicales locales. Lamia, chargée de promotion et de marketing à l’Institut du monde arabe de Paris en 2019, était sur le char de la Techno Parade aux couleurs de Trax et du célèbre centre culturel. Elle explique: “les institutions comme l’IMA ont un rôle assez important, et assurent une mission, celle de promouvoir les cultures. La musique électro, c’est un patrimoine comme un autre. En s’engageant auprès des artistes, les institutions culturelles contribuent au rayonnement des sonorités électroniques, et ce à travers le monde. Elles aident à mettre un terme aux clichés et contribuent à faire se plier les frontières.” Au travers des projets comme Arabic Sound System, l’hexagone s’ouvre petit à petit à ces artistes qui mixent tradition et modernité. “ASS, c’est une sacrée équipe, des passionnés, puis il y a un engagement derrière, un choix artistique, une ligne, une volonté aussi de dénicher des pépites, des artistes engagés qui sortent des codes, revisitent des sons, font résonner des voix, ouais, il y a un angle de résistance, et ce par la musique.” explique Lamia. “Il faut savoir que la musique, c’est toute une histoire dans certaines familles, il y a une attache très forte, retrouvées aux différents temps de la vie (mariages, baptêmes, obtention d’un diplôme…). Il y a tout un patrimoine. En termes d’identité, je pense que la scène techno MENA créee des ponts, entre hier/aujourd’hui ici et là-bas.”. Grâce aux manifestations tel que la Techno Parade 2019 ou les soirées d’Arabic Sound System, la construction d’une scène techno propre à la zone MENA s’impose comme un véritable rouage de l’héritage culturel, en alternative à la scène techno mainstream internationale.

Arabic Sound System lors d’une soirée organisée en septembre 2014 à l’Institut du Monde Arabe

Une techno influente dans le monde entier

Si l’on a pu voir précédemment que la techno était en pleine émergence au Maghreb et au Moyen-Orient, certains observateurs extérieurs minimisent encore son importance. Quand on cherche le terme “techno” sur le wikipédia allemand, on peut voir écrit ceci: “Le monde arabe et de grandes parties de l’Afrique […] sont encore une exception aujourd’hui où la techno n’a pratiquement pas d’adeptes pour des raisons culturelles”. Si l’on oublie trop souvent les scènes MENA locales, il est par ailleurs évident que le monde entier s’enrichit de cette culture. Depuis 2013, l’intérêt pour une “musique orientale” électronique, redécouverte dans la foulée des révolutions arabes en 2011, ne cesse de grandir, et tout particulièrement en France. Loin du raï des années 90 étiqueté “world music”, une nouvelle génération d’artistes prend les devants de la scène. Ces artistes issus des MENA ont évolué au contact d’une autre société, empruntant et adoptant des éléments de la culture, tout en adoptant une perspective de retour au source. “Le moderne n’est pas forcément occidentalisé” disait l’artiste Deena Abdelwahed dans une interview pour Sourdoreille en février 2019. En effet, la scène techno mondiale contemporaine n’a jamais cessée d’être structurée par des artistes du Maghreb ou du Moyen-Orient: la libanaise Nicole Moudaber avec son label MOOD Records, le franco-algérien Karim Sahraoui chez Transmat ou R&S Records, etc.

Nicole Moudaber, fondatrice de MOOD Records et icône de la techno

Parfois, l’influence prend une tournure extrême, certains dénonçant une appropriation culturelle. “J’ai pleuré du sang quand on m’a dit que The Blaze étaient des Blancs. […] Je suis née en Algérie et je n’étais pas rentrée chez moi depuis 12 ans. Ça appuyait sur des trucs hyper-sensibles. Alors qu’en fait, vous êtes des hipsters de Bordeaux ? ” témoignait la danseuse Ari de B pour Trax Magazine. Le collectif purement parisien Acid Arab, précurseur de cette mode, reconnait dans une interview accordée à Libérationêtre passé entre les gouttes (de l’accusation)” et répond ne jamais avoir “prétendu faire de la musique arabe.”. Si, comme l’explique la professeure de droit américaine Olufunmilayo Arewa, dans un article publié sur The Conversation, l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où celui-ci renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays historiquement dominés d’opportunités de tirer profit de leur patrimoine culturel, une distinction est à faire ici entre échange artistique et appropriation culturelle.

La techno, au Maghreb et au Moyen-Orient comme ailleurs, s’inscrit dans les nouveaux débats sociaux, propres à notre société contemporaine qui s’enracinent dans la sensibilité, l’imaginaire social contemporain. A l’heure d’internet, où chacun est plus que jamais connecté, la techno du MENA s’est profondément épanouie. Par ailleurs, si la France a depuis peu embrassé l’esthétique du mouvement, il reste à savoir si la scène arrivera enfin à faire connaître ses qualités aux yeux de toutes et tous dans les années qui viennent. En tout cas, la révolution est en marche.

Auteur / CopyRigt : Pierre Berge

Photos :

Bannière : montage par Pierre Berge

Photo 1 : https://tunisdiaspora.com/artists/dj-nabil

Photo 2 : https://www.tumblr.com/privacy/consent?redirect=https%3A%2F%2Froddybow.tumblr.com%2F

Photo 3 : https://www.imarabe.org/fr/actualites/l-ima-au-jour-le-jour/2019/pour-la-premiere-fois-a-la-technoparade-un-char-de-l-ima

Photo 4 : https://www.facebook.com/arabicsoundsystem/photos/a.314024928772974/369265536582246/?type=3&theater

Photo 5 : https://www.facebook.com/arabicsoundsystem/photos/a.314024928772974/369265536582246/?type=3&theater

Sources :

Marlière, Éric. « Les vertus libératrices de la fête. Violences ritualisées et compétitions masculines », Agora débats/jeunesses, vol. 53, no. 3, 2009, pp. 35-48.

Rachid Rahaoui, « La Techno, entre contestation et normalisation », Volume !, 4 : 2 | 2005, 89-98.

Trax Mag 225 – Octobre 2019

Site web de Tunis Diaspora / Diaspora 216

Trax Mag – « A Tunis aussi la jeunesse vibre au rythme de la techno »

Wikipédia (DE) – Techno / Wikipedia (FR) – Techno

Konbini – « Par crainte d’être extradé vers la Tunisie, le DJ Dax J annule une date en France »

Orient XXI – « Dans les coulisses de « l’électro arabe » »

Trax Mag – « Au Maroc, les jeunes collectifs et labels techno bâtissent une nouvelle culture de la fête »

Mille – « Jeddah’s Underground Techno Scene is Thriving »

Deena Abdelwahed – Interview (Astropolis l’Hiver 2019)

Libération – Transmusicales : Acid Arab, souk machine

L’Express – « Moyen-Orient: Levant nouveau de l’électro »

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