Expériences graphiques & Techno: mouvements et images

Pierre Henry, pionnier de la musique électronique, estime dans Modulations: A History of Electronic Music que la techno est une musique “sans sensibilité” qui “manque de poésie”. Pourtant, si l’on observe attentivement l’histoire du mouvement,  la techno a toujours été une expérience aussi sensorielle qu’imagée. Illustrer le son en lui donnant un univers visuel, un sens et un message est une problématique qui s’offre à chaque artiste musical du genre. 

Des shows de Kraftwerk aux soirées Possession, de la photographie à la vidéo, voici pourquoi la techno est plus que jamais une expérience multimédia.

Image(s)

  • La création d’une “esthétique techno”

Peu ont été témoins de l’émergence des musiques électroniques. Dans la France des années 90, dans des lieux secrets ou non autorisés, les premiers à documenter ces soirées rythmées par des DJs de toutes nationalités encore très discrets étaient cachés parmi le public. Olivier Degorce, dans son ouvrage Plastic dreams, explique l’importance de son travail de photographe: “ce qui m’intéressait, c’était de photographier des séries de gens, de les capter dans une situation d’abandon. […] Il y avait de l’amour mais aussi beaucoup d’humour dans ces soirées”.  Dès les prémices de la démocratisation du genre, la photographie mais aussi les arts plastiques étaient à l’honneur. Aux États-Unis, de nombreux artistes ont trouvé leurs inspirations au travers de la techno, comme le très célèbre Keith Haring. En effet, le défunt artiste et célèbre ambassadeur de la lutte contre le VIH a été l’un des premiers à comprendre le potentiel pictural de la musique électronique: “les danseurs avaient ce truc qu’ils appelaient “electric boogie”, qui consistait à faire des mouvements comme si on transportait une pulsation électrique qu’on passait de personne en personne, dans un geste fluide. J’ai commencé à incorporer tout ça dans les images que je dessinais”, explique-t-il. En outre, si l’on doit évoquer un acteur de “l’esthétique techno”, il est nécessaire de nommer l’inventeur du “Techno Art”: Abdul Qadim Haqq. Ce dernier, sentant une profonde connexion entre techno et science-fiction, dessine dès 1989 des visuels se déroulant dans des univers symboliques, puisant dans l’imagerie aztèque (notamment pour DJ Rolando), les récits amérindiens, mais surtout l’histoire afro-américaine. Dans sa ville natale de Detroit et partout dans le monde, Haqq est considéré comme l’un des ambassadeurs majeurs de la musique électronique américaine. 

Récemment, ce sont les pôles culturels, les musées qui ouvrent leur porte à la techno. Ces dernières années, il était possible de voir les corps robotiques de Kraftwerk, porteurs de la culture ouvrière et de ses corps laborieux, lors du concert “Kraftwerk 3D” à la Philharmonie de Paris quand Marcel Dettmann signait la bande-son d’une exposition au Goethe-Institut. Partout en Europe, ce sont les clubs qui se muent en musées, comme le Berghain qui a commissionné en 2017 une oeuvre du peintre figuratif Norbert Bisky. Alors que l’illustre club berlinois a reçu le statut de haut lieu culturel en 2016, chaque décision d’accueillir une exposition d’art au sein des pistes de danse confirme que la techno ne cesse d’étoffer sa reconnaissance artistique. 

« No Photos »

S’il vous vient l’envie de voir une oeuvre de Bisky au Berghain, il va vous falloir vous armer de courage pour braver non seulement la file d’attente, mais la possibilité d’être rejeté à la porte. Par ailleurs, ne comptez pas sur un ami pour vous faire un compte-rendu visuel de l’exposition. Dès les années 2000, dans pratiquement tous les clubs techno allemands, on dit: “Bitte keine Fotos!” (“Pas de photos s’il vous plaît!”). Ce mystère, ce “trou noir photographique”, est ce qui a contribué à faire avancer un mythe, celui d’un espace où les gens peuvent se permettre d’être ce qu’ils veulent. Loin d’être seulement une question de vie privée, les téléphones peuvent être vus comme un disrupteur d’ambiance, une entrave à la communion collective, au contact humain. D’ailleurs, beaucoup de clubbers berlinois n’emportent même plus leur smartphone avec eux en soirées. Aussi, il arrive que ceux qui décident de garder leur portable s’amusent avec cette esthétique. Sur le compte instagram @berghainsticker, de nombreux internautes partagent leurs expériences à leur manière, grâce à des images prises au travers des autocollants occultants. 

En Europe, la mode du “No Photos” se répand dans les meilleurs clubs de Londres jusqu’au Ved Siden Af de Copenhague qui se définit sur Resident Advisor en tant que “lieu de liberté d’expression, sans le regard des réseaux sociaux”.

Mouvement(s)

  • Après l’image, les clips et la vidéo

Avec l’avènement de MTV et des émissions télévisées spécialisées dans les années 1980 (déjà plus de 200 à cette époque en Europe et aux États-Unis), le concept de clip musical a grandi parallèlement à la techno. Mais les chemins du média vidéo et du genre musical ont mis du temps à se croiser. Fidèles à leurs racines underground, les DJ techno ont traversé le milieu des années 80 sans exploiter l’industrie grandissante des clips musicaux. Il faut attendre la fin des années 90 pour voir apparaître des musiques techno accompagnés d’une vidéo dans les charts européens. “Meet Her at Love Parade” de Da Hool, “Skizofrenik” de Plastikman… la techno se lie enfin à une esthétique, celle du mouvement.

Plus qu’un interprète du son, c’est parfois l’artiste-graphiste qui influence la musique et lui offre de nouvelles perspectives. Certains sous-genres de la techno se cristallisent autour d’une esthétique graphique et vidéo. La techno-EBM, pour Electronic Body Music, ainsi que certaines franges de la techno industrielle, en sont des exemples. Face à un monde sécuritaire en matière de liberté créatrice, les amateurs de cette techno cherchent là une émancipation au moyen d’images fortes, de vidéos provocantes. Joseph Delaney, vidéaste pour Nowness, propose un aperçu de cette expérience au travers de son court-métrage Scenes: Techno Goth. Ce dernier explique qu’il était important de filmer ce “véritable espace sûr, dépouillé de la politique de l’identité« .

RIEN . et FEMUR nous parlent du VJing

Plus que jamais, une autre discipline s’impose dans la dimension multimédia de la techno: l’art du VJing. Si le disc-jockey s’occupe du son, le VJ mixe l’univers vidéo de l’artiste, et s’approprie la scénographie de l’événement. Comment se déroule un live? Quels sont les enjeux de cet exercice artistique? RIEN ., VJs résidents de Possession, ainsi que FEMUR, artiste vidéo prisé des soirées parisiennes, ont accepté de répondre aux questions de Shadow Odissey.

On est obligé de rien et tout est possible, si un artiste veut une performance, on l’a créée ensemble. Si on me book en tant que VJ sans demande particulière, je pars du principe que l’on m’appelle pour mon travail,  alors je joue mon travail.” explique Valentin Nozay de FEMUR. “C’est un des rares domaines où on reste assez libre comme il n’y a pas encore de règles établies. Quand on a la chance de pouvoir travailler sur le long terme avec des artistes ou des collectifs, on peut vraiment développer un univers propre”, ajoutent Kévin et Oscar de RIEN .  “Pour les lives, il y a un million de façons de faire”, explique FEMUR.  “Il faut essayer un maximum de techniques”. “Il faut un bon ordi, un bon contrôleur, un bon logiciel de mixage vidéo, et beaucoup de courage, car il ne faut pas oublier que rien ne se passe jamais comme prévu avec la vidéo”.  Pour RIEN ., le travail de VJ, ce sont “des heures de recherches et de sélections, puis il faut découper chaque vidéo plan par plan pour n’en garder que l’essentiel, les classer dans un grand puzzle classé par thèmes (ville, humain, psyché, terreur, érotisme…)”. “En live c’est l’inverse. Il faut improviser complètement dès que la musique change et être réactif aux moindres variations. Avec d’excellents artistes comme Paula Temple, I Hate Models ou encore Tommy Four Seven, c’est un vrai régal car leur musique a du sens, c’est construit. Il suffit alors de les suivre et on peut partir très loin. Ils sont aussi surprenants donc on doit redoubler d’attention.” RIEN  . complètent: “Nous pensons qu’il y a forcément un message qui sort du VJing. C’est très dangereux car on peut facilement le rendre politique. La grande difficulté est de jouer des concepts auxquels le public adhère sans pour autant les moraliser”. 

La techno est-il le genre musical parfait pour élaborer une scénographie?

Disons plutôt qu’il s’y prête bien, les DJ set permettent de passer par différentes émotions et par conséquent ,pour nous, d’explorer de larges thèmes” affirment les deux résidents de Possession. Valentin Nozay de FEMUR confirme: “la techno est un terreau très propice à l’expérimentation”.  “Au-delà de ça, dans ce travail, l’angle narratif et abstrait sont loin d’être opposés. Personnellement, je travaille énormément l’abstraction, et de manière plus cachée, la figuration. La narration peut venir des couleurs qu’on utilise, de ce qu’évoquent les formes… Je préfère quand les productions ont du sens”. RIEN  ., continuent: “On essaye de tendre vers le narratif, construire une histoire mais c’est encore balbutiant. On espère que dans quelques années l’expérience du club et du cinéma seront complètement fondus. Comme la musique classique et le théâtre qui ont donné l’opéra ou le ballet. Une grande partie des VJ aiment l’abstraction, mais c’est impossible de retenir l’attention du public plus d’une minute, car même si c’est sensationnel, on a besoin de figuratif à l’écran pour susciter l’empathie et développer un propos”.

En conclusion, les formes musico-visuelle offrent assurément une amplification de l’expérience, une mobilisation de tous les moyens sensoriels. Inscrit dans cette nouvelle dimension de l’œuvre, l’audio-spectateur est happé par cette “esthétique techno”, aussi sensible que poétique. 

Si votre âme de technophile cherche à vivre ce type de moment, rendez-vous ce samedi à Rennes à Texture 360° ou le mardi 14 Mars à Fée Croquer pour observer FEMUR à l’oeuvre. Quant à RIEN  ., ouvrez grands vos yeux lors des prochaines soirées Possession.

Auteur/Copyright : Pierre Berge


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