Comment les médias parlent-ils de la techno?

Parfois admiratifs et élogieux, parfois injustes ou corrosifs: les médias ont une part importante dans le narratif de la scène techno. Entre les raves, les clubs underground ou l’inévitable association à la prise de drogue, la techno peut paraître obscure pour les non-initiés. Alors, elle attise la curiosité du journaliste. Longtemps antagonisée dans les grands médias, certaines revues ont pourtant aidé à bâtir le mythe du genre musical. Un récit qui ne cesse de s’écrire.

Techno à la Une

Andreas Tomalla aka Talla 2XLC
© Salome Roessler

Milieu des années 1980, Frankfurt, Allemagne. Le mot “techno”, tel qu’on l’entend aujourd’hui, n’existe que dans les intercalaires du magasin de disques d’Andreas Tomalla ou dans les affiches des événements de son “Technoclub”. Frontpage, le fanzine de cette initiative, est publié pour la première fois en 1989. Des articles sur les nouveaux sous-genres émergents, des focus sur des artistes désormais emblématiques comme Joey Beltram À chaque parution, le premier “technozine” allemand construit les liens d’une communauté. Aussi, la revue est un miroir esthétique de l’innovation sonore qu’est la techno, avec ses choix uniques en matière de typographie et de mise en page. Un avant-gardisme assumé.

Frontpage-Joey Beltram

Depuis, la techno a ses parades dans toute l’Europe, elle s’est frottée à tous les clubs du monde. Moderne, florissante, mystérieuse; tous les audiophiles en parlent. Au sein des lieux secrets ou non autorisés, les premiers à documenter ces soirées rythmées par des DJs internationaux étaient cachés parmi le public. De nombreux fanzines émergent, et certains, maladroitement, abordent le problème des drogues et de la dépendance d’un ton léger. La défonce est une attitude presque revendiquée comme mode de vie, dans un esprit contestataire qui rappelle celui des années 60/70. De plus grands médias se saisissent de l’anecdote, un fantasme se crée. À plusieurs reprises, les tabloïdes se constituent procureurs contre un genre “dégénéré par l’ecstasy”, comme The Sun, qui a pu dans le passé décrier l’acid-house. “Ce serait fou de faire confiance un dealer”, pouvait scander une célèbre publicité écossaise, associant le discours anti-drogue à un fond sonore techno… Les exemples ne manquent pas.

Aujourd’hui, la techno est un phénomène de masse, indissociable du monde du clubbing. Trop mainstream peut-être, si l’on en croit la tribune de Laura Ewert publiée en janvier 2020 sur le site du média allemand Die Tageszeitung. Le titre interpelle: “La techno doit mourir”. Embourgeoisement, vieillissement, et institutionnalisation de la scène… Pour l’autrice, la scène est devenue une “reproduction d’un modèle capitaliste profondément opposé à ses premières valeurs anticonformistes”. Selon elle, la techno devrait mourir pour renaître de ses cendres. 

La scène a-t-elle subi l’éternel traitement des avant-gardes: la récupération? Seul l’avenir nous le dira.

Interview de Jean-Marc Barbieux et David Combe, rédacteurs en chef de Tracks

Jean-Marc Barbieux et David Combe
© Claire Diao

C’est seulement au fil des années 90 que la techno sort de l’indifférence des médias français. Initialement, les grandes chaînes peinent à prendre le genre musical au sérieux, en témoigne ce magnifique remix “techno” interprété par Casimir sur France 3. Dans cet environnement, quelques webzines tenus par des passionnés tâchent d’écrire sérieusement sur la scène, comme le site atom.com. Néanmoins, une émission viendra  légitimer la place de la techno dans le paysage médiatique français à partir de la fin de la décennie. Ce programme novateur, c’est Tracks, diffusé sur Arte. Rédacteurs en chef de cette émission culte, Jean-Marc Barbieux et David Combe ont accepté de répondre aux questions de Shadow Odissey.

Arte Tracks années 90

Pierre Berge-Cia (Shadow Odissey): 

Quelle place accorde-t-on à la techno dans les média français?

Jean-Marc Barbieux :

“La musique en général est le parent pauvre de la culture vue par les médias, qui ne la considèrent souvent que sous l’angle « chiffres de vente ». Or, la techno, musique de danse et d’expérience directe, se fiche de se « vendre » (on ne parle pas ici de David Guetta). Il y a donc une presse spécialisée qui en parle très bien, et des médias généralistes qui ne s’intéressent qu’aux stars du genre ou aux faits-divers, comme la mortelle fête de la musique de Nantes en 2019. Ajoutons-y, pour notre cas à part de Tracks, qu’une soirée techno, c’est avant tout des gens qui dansent face à un DJ penché sur ses platines. C’est pas le Hellfest au niveau images, mais on fait tout notre possible pour montrer tout ça sous son meilleur jour”.

David Combe :

“Jean Marc a raison. Les préjugés sur la techno qui s’apparentent à une forme de mépris s’appliquent à toutes les cultures émergentes. Le bon côté de la chose, c’est qu’en étant déconsidérées par l’establishment, ces cultures évitent le piège de l’institutionnalisation. C’est peut-être un paradoxe mais rien de tel pour assécher une forme culturelle que de la faire rentrer dans un musée et de « l’encadrer » dans tous les sens du terme. D’où cette étrange loi : plus la techno est maltraitée dans les médias, plus elle est vigoureuse.

Récemment, l’un de nos journalistes a interviewé la performeuse brésilienne Carneosso pour un reportage que nous avons intitulé « Occupy The Dancefloor ». L’idée que défend cette musicienne avec d’autres, c’est que le mouvement techno est désormais aux mains de l’industrie du spectacle, devenant un produit parmi d’autres. Elle encourage les artistes à réinvestir le mouvement, lui redonner son souffle de liberté, de gratuité, d’hédonisme et d’activisme. À la manière du mouvement Occupy Wall Street de 2011, ces musiciens dénoncent la marchandisation du mouvement techno et lui redonnent toute sa saveur”.

PB-C (Shadow Odissey):

Traite-t-on différemment la techno dans les médias aujourd’hui en comparaison à il y a 20 ans?

Jean-Marc Barbieux :

“Certainement. Très longtemps, la techno a trimballé son fardeau d’illégalité. Celle des lieux où elle se jouait, celle des ghettos d’où elle venait, qu’elle soient gay, noire ou traveller, celle de l’ecstasy ou des acides, qui faisaient peur au Grand Public. Avec la Techno Parade ou les soirées Terrordrome qui tous deux déplaçaient les foules, ça a commencé à se décoincer, mais les autorités multipliaient toujours en parallèle la répression des raves. Du coup, on s’est mis à parler d’“électro », un terme moins chargé de fantasmes. Ça a donné Daft Punk et compagnie pendant toutes les années 2000. La « techno » considérée comme plus « dure » dans l’imaginaire médiatique est donc passée de la culture noire de Detroit aux free-parties, pour finalement plutôt décrire des scènes d’Europe du Nord, de Berlin ou de Hollande, plus radicales que ce que l’on entend par « électro ». Mais on en a globalement fini avec le cliché du fait-divers, d’abord parce que les journalistes qui sont aujourd’hui aux manettes avaient 20 ans dans les années 90 ou 2000, et qu’ils se sont éclatés sur cette « techno » qui est aujourd’hui leur madeleine (sauf les premiers de la classe, qui eux préféraient la politique ou l’économie)”.

David Combe :

“Si l’on dit aujourd’hui davantage de bien de la culture techno dans les médias, ce n’est pas pour autant que l’on en parle mieux. Trop souvent, c’est un point de vue « marchand » comme l’évoque Jean-Marc ou « critique musical » qui est mis en avant. L’esprit qui anime le mouvement techno et lui confère tout son piquant, est lui rarement abordé. Pourtant, les Zones d’Autonomie Temporaire chères à Hakim Bey sont toujours d’une criante actualité. Des hackers aux makers en passant par les punks à chien ou Occupy Wall Street, l’esprit techno s’est depuis largement diffusé dans d’autres champs culturels. En 2004, Tracks avait eu la chance d’interviewer l’auteur des TAZ pour une spéciale Pirate, c’était il y a 16 ans”.

Pierre Berge-Cia

Merci encore à J-M Barbieux et David Combe pour leurs réponses et leur réactivité en ces temps si particuliers.

Sources:

Rachid Rahaoui – La Techno, entre contestation et normalisation

https://journals.openedition.org/volume/1384

OFDT – Traitement médiatique de l’usage de drogues à travers 7 magazines

Tracks, Arte

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-014037/tracks/

Laura Ewert – Techno muss sterben

https://taz.de/Die-steile-These/!5654348/

Scotland Against Drugs – scottish ad

https://fourthree.boilerroom.tv/film/rave

The Sun against drugs

https://www.flickr.com/photos/krs-dan/sets/72157633204452269/with/8636244262/

WE CALL IT TECHNO! A documentary about Germany’s early Techno scene and culture

Remix techno de l' »Ile aux Enfants » – France 3

https://www.ina.fr/video/I12264978/remix-techno-de-l-ile-aux-enfants-video.html

Atom.com

http://atom.com

Joey Beltram @ Tresor, Berlin 1993

Frontpage Magazine

www.dazeddigital.com/music/article/39567/1/the-90s-techno-magazine-that-shaped-german-rave-culture

PHOTOS:

  1. “Couverture”: Montage perso, libre de droit
  2. “Andreas Tomalla aka Talla 2XLC”: (© Salome Roessler) https://www.fnp.de/frankfurt/andreas-tomalla-techno-maschinist-10625874.html
  3. “Frontpage-Joey Beltram”:  https://mixmag.fr/feature/techno-de-a-a-z
  4. “Arte Tracks années 90”: miniature de https://www.youtube.com/watch?v=MeQTGjlmin0
  5. “Jean-Marc Barbieux et David Combe”: (© Claire Diao) http://africultures.com/quelle-place-pour-les-cultures-africaines-dans-les-medias-francais-12945/ 
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