Huit objets historiques qui ont marqué la techno

Le synthétiseur Roland TB-303 & la boite à rythmes Roland TR-909 

La Roland TB-303 fut à sa sortie une immense déception pour son créateur, le japonais Tadao Kikumoto. En 1982, qui aurait pu croire que ce fiasco commercial aurait un rôle si important dans le développement de la musique électronique ? Pourtant, aujourd’hui, évoquer la TB-303, c’est évoquer le souvenir de titres inoubliables, de sons cultes et celui de classiques modernes

Commercialisée à l’origine pour être un accompagnement pour les guitaristes, la 303 n’a pas séduit son public cible à cause du manque de réalisme de sa synthèse de basse. En raison de son échec commercial, beaucoup de 303 étaient disponibles à bas prix, ce qui en faisait un instrument attrayant pour les producteurs amateurs et moins fortunés. Quelques producteurs de musique électronique basés à Chicago et Detroit – notamment le groupe Phuture et Juan Atkins – se sont approprié les particularités de cette machine et ont façonné une sonorité entièrement nouvelle, créant de fait un nouveau genre de musique : l’acid house, puis l’acid techno. Vendue $400 à sa sortie, la TB-303 vaut aujourd’hui près de $3000 d’occasion. 

Mais que serait la techno sans ses percussions si caractéristiques ? Si vous écoutez régulièrement des productions du genre, vous avez assurément entendu le son de la mythique boîte à rythmes TR-909 de chez Roland. Lors de sa mise en vente en 1984, Roland Corporation avait de grands espoirs pour la 909. Créée pour remplacer la TR-808 qui fut un véritable flop commercial à sa sortie (mais désormais emblématique), la 909 voulait prendre le meilleur de sa prédécesseure et se doter d’un ensemble de nouvelles fonctionnalités qui, selon son créateur Tadao Kikumoto, lui permettraient d’être le synthétiseur de percussions le plus recherché au monde. Mais les ventes ne furent pas au rendez-vous : la production fut stoppée à peine un an après sa sortie. Comme la TB-303 avant elle, le succès à terme de la TR-909 est dû à son échec sur le marché de masse : les instruments pouvaient être récupérés pour des sommes modiques chez les prêteurs sur gages de Detroit ou les magasins d’occasion de Chicago. Depuis, le son “pur” et “robuste” de la 909 a séduit les plus grands artistes de la scène électronique, et est devenu un standard des productions techno, comme dans le mythique track The Bells de Jeff Mills ou bien dans des morceaux plus récents comme Gewerbe 15 de FJAAK.

La table de mixage Mackie CR1604 & les haut-parleurs Funktion-One

En musique, on néglige souvent de reconnaître l’importance des outils des ingénieurs du son au profit des instruments des musiciens. La techno n’est pas un genre qui échappe à cette règle. Tombée dans l’oubli, la table de mixage Mackie CR1604 a pourtant construit le son de la techno des années 90. Elle est l’un des premiers mélangeurs à 16 canaux au prix abordable et aisément disponible aux États-Unis. Alors que les studios d’enregistrement cherchaient à obtenir un son le plus fidèle possible, cette console était loin d’être dans cette optique, avec un son très typé. Séduisant une frange de producteurs plus expérimentale, la CR1604 était utilisée pour faire saturer de nombreux “kicks” (grosse caisse) et lignes de basses, constituant la base des sonorités techno modernes. Si de nombreux technophiles l’ont oublié, l’influence de la console de mixage de Mackie est considérable : depuis les années 90, les producteurs de techno n’ont cessé d’utiliser la saturation dans leurs morceaux, parfois dans des mesures extrêmes. Depuis sa toute première version, la CR1604 est à elle seule un bout de l’histoire de la musique électronique.

La techno dans le studio, c’est bien, mais dans un club, c’est mieux. Et c’est là qu’il est nécessaire d’évoquer les cultissimes haut-parleurs de la marque britannique Funktion-One. Depuis sa création en 1992 par Tony Andrews, ils sont décrits par de nombreux audiophiles comme un sound-system révolutionnaire pour leur précision et leur puissance. En effet, ils ont équipé de nombreux lieux mythiques de la nuit, comme le Berghain, la Concrete, ou le Ministry of Sound. Néanmoins, cette notoriété ne cesse d’alimenter les critiques et les moqueries : accusés d’être trop inadapté pour les musiques complexes, les Funktion-One (“F1” pour les intimes) serait de bons haut-parleurs surcotés à cause de leur réputation. Il n’en reste que les systèmes son de Tony Andrews demeurent un élément incontournable des festivals et des meilleurs clubs techno.

Les platines Technics SL-1200 & Pioneer CDJ 

Aujourd’hui, le numérique a ouvert des possibilités techniques quasi-infinies dans le domaine de la production musicale. Mais l’on oublie trop vite l’apport créatif des platines vinyles Technics SL-1200 dès les années 70. La SL-1200 n’était pas seulement un outil pour les DJ, mais un instrument qui a défini les lives techno tel que nous les connaissons. Les gestes et les manipulations par lesquels les artistes interagissent avec la musique y ont été inventés (“cueing”, accélération, ralentissement, etc.). 

Rares sont les objets indissociables d’un genre musical, voire d’un mouvement culturel. C’est pourtant la prouesse accomplie par Technics. Il est impensable pour un DJ d’entrer dans un club de renom sans y voir une de leurs platines. Christian Hoffmann, chef technicien dans le mythique club berlinois Tresor, confiait chez Resident Advisor : “Les DJ du monde entier connaissent cette platine. La plupart d’entre eux savent comment la gérer. Ils savent comment elle réagit. Ils ne veulent pas essayer de nouvelles platines qu’ils ne connaissent pas, même s’il n’y a pas de grande différence entre elles« . 

Au fur et à mesure que la technique a évolué, l’équipement des DJ a emboîté le pas, et les platines vinyles comme les SL-1200 ont progressivement été misent de côté (car il faut l’avouer, trimballer des caisses de vinyle, ce n’est pas très pratique). Pour marier les techniques classiques de DJing aux possibilités du numérique, de nouvelles platines sont devenues incontournables pour les artistes : les Pioneer CDJ (contraction de “CD” et “DJ”). 

Au grand dam des puristes, certaines fonctionnalités ont permis de rendre le mixage beaucoup plus aisé. Les détracteurs condamnent notamment le bouton “Sync” (permettant de combiner instantanément deux pistes ensemble), qui serait une injure pour les DJs “traditionnels”. Mais peut-on évaluer la qualité du travail d’un DJ en fonction des capacités de son matériel ?

Les vinyles Kraftwerk – “Die Mensch-Maschine” & Vainqueur ‎- “Lyot”

Décédé d’un cancer à l’âge de 73 ans en avril 2020, les amateurs de musique pleurent encore aujourd’hui la disparition de Florian Schneider, musicien visionnaire et cofondateur du groupe Kraftwerk. Mais la légende du groupe de Düsseldorf n’a pas disparu avec Schneider et ne s’éteindra certainement jamais. Aucune autre formation musicale depuis les Beatles n’a autant apporté à la culture pop. Les rythmes de Kraftwerk ont construit les bases de la synth-pop, de la house mais surtout de la techno. Sorti en 1978, le vinyle de Kraftwerk “Die Mensch-Maschine”, avec notamment son tube The Robots, est devenu une des oeuvres les plus influentes sur les dancefloors des scènes électroniques naissantes. Désireux d’expérimenter de nouveaux langages musicaux, les DJ afro-américains se sont sentis proches des sonorités urbaines de Kraftwerk, et n’ont pas hésité à s’en inspirer. Avec le recul historique, on peut sans risque affirmer que “Die Mensch-Maschine” est un disque qui a mis en route le mouvement techno.

Autre oeuvre majeure, le vinyle “Lyot” de Vainqueur est désigné comme l’un des travaux les plus emblématique de la techno berlinoise par de nombreux grands noms de la scène comme Marcel Dettmann. Sorti en 1992, le 12” marquera à jamais la techno par son esthétique sonore, notamment grâce à sa face B, un remix de l’artiste Maurizio. C’est grâce à son kick caverneux imitant le grondement des warehouses que le morceau sera joué régulièrement pendant l’âge d’or du Tresor, du Berghain, puis dans chaque club allemand. D’ailleurs, le journaliste français Jean-Yves Leloup définit l’oeuvre dans son ouvrage Techno 100 comme “un manifeste de la future techno berlinoise”. Encore aujourd’hui, cette esthétique industrielle est profondément inscrite dans l’ADN du genre, pratiquement indissociable de son univers sonore et visuel. 

Pierre Berge-Cia

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Les dessins et montages : Pierre Berge-Cia

Sources :

Simon Reynolds – Energy Flash: A Journey Through Rave Music and Dance Culture

https://www.tremr.com/rosie-samuel/the-roland-tb-303-changing-the-history-of-music

http://www.subsekt.com/forum/viewtopic.php?t=4903

https://www.muffwiggler.com/forum/viewtopic.php?t=170964

https://www.ravelations.fr/il-declare-haut-et-fort-que-funktion-one-est-le-meilleur-sound-system-qui-soit-mais-ne-sait-absolument-pas-pourquoi/

https://www.traxmag.com/et-si-le-funktion-one-etait-en-fait-un-sound-system-pourri/

https://www.residentadvisor.net/features/1909

Trax Mag n°200 – Le Front National peut-il tuer la techno ? (Mars 2017)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_TR-909

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_TB-303

https://www.residentadvisor.net/features/3087

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/05/07/florian-schneider-cofondateur-du-groupe-kraftwerk-est-mort_6038985_3382.html

https://www.traxmag.com/kraftwerk-rejoint-kevin-saunderson-juan-atkins-et-derrick-may-a-detroit/

Jean-Yves Leloup – Techno 100: Classiques, hits et raretés

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