Quand la culture techno rencontre le luxe.

La rave est un lieu où chacun peut être habillé comme il le souhaite, sans jugement. Un look décalé et rebelle, mais qui désormais, semble être un incontournable phénomène d’appropriation pour les plus grands noms de la mode et du luxe. La culture rave, au fil des années, a ainsi pris la place de tendances vestimentaires, faisons le point sur les liens qu’elle entretient avec le luxe.

La techno est en première ligne du podium

Les ondes du 140 BPM viennent, régulièrement, “habiller” les défilés de la fashion week. Parmi eux, la Maison Margiela accompagne ses collections avec des sets aux accents électroniques de la DJ Montréalaise Marie Davidsons. C’est aussi le cas d’Alexander Wang qui fait défiler ses mannequins au rythme des sets du producteur allemand M.E.S.H., résident de la soirée Janus à Berlin.

Du côté de Versace, pour sa dernière collection, un hommage a été rendu à Keith Flint (Progidy), en faisant défiler ses mannequins sur Firestarter, un titre mythique dans le monde de l’électronique. Givenchy se prête aussi au jeu en faisant appel à Dixon pour réaliser un set mélangeant expérimentation et dissonance sonore.

Défilé Alexander Wang durant la Fashion Week à New York, le 13 février 2016
AFP – Jewel Samad

En 2017, Alexander Wang, pour la présentation de la collection Automne/Hiver 2018, transforme une église en boite de nuit hardcore. On retrouve le même cas de figure chez Gucci pour sa campagne printemps/été 2016, qui met en scène la fête sur les toits d’un entrepôt désaffecté ou dans les toilettes d’un club berlinois.

Ces exemples nous montrent ainsi comment les maisons de Haute Couture se réapproprient peu à peu l’univers de la techno, d’abord en ayant recours à des dj/producteurs, puis en s’organisant dans des lieux forts d’une image underground.

L’appropriation de la culture rave par le luxe

Les liens entre Haute Couture et techno ne sont pas récents. Depuis les années 90, certains créateurs ont pris le partie d’utiliser les codes d’une culture d’origine populaire, loin des podiums.

Thierry Mugler, fort de sa place en tant que membre invité de la haute couture 1992, présente des collections décalées et audacieuses avec une mise en valeur des silhouettes féminines, et une vision de la femme « fatale ». Il se présente comme innovant dans le milieu avec l’utilisation du cuir, du métal ou du vinyle… En 2007, il s’exprime à l’Express en ces termes :  » Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai découvert que la mode aussi était une mise en scène, une représentation. Avec mon équipe, on y est allé à fond. On a inventé des matériaux, des techniques de coupe, on a travaillé le latex, le métal, le plastique, on a fait des shows formidables. Au fond, il s’agissait toujours de ma seule vraie vocation: le spectacle, en effet. » Ces matériaux nouvellement utilisés sont aussi le fait des contre-cultures. Plus tard, on retrouve dans ses défilés décalés, des influences pop ou futuristes (ce qui a valu la présence de la pop star Lady Gaga en 2012).

Les codes vestimentaires (coupes et tissus) que l’on retrouve sur les défilés de la maison Mugler nous évoquent ainsi les contre-cultures en lien avec la techno. Les créateurs s’inspirent de la rue, or, aujourd’hui le style techno est devenu un style à part entière que l’on peut croiser partout.

Pour autant, à l’origine, la rave en tant que contre-culture représente une liberté et une idéologie loin des grands couturiers et autres influences de mode. La récupération par le monde de la mode de l’étiquette techno, en tant que style ou en tant que mode, reste controversée.

Prenons l’exemple de Balenciaga qui pour sa collection printemps/été 2019 lance le logo “I LOVE TECHNO” inscrit sur des chemises rayées à 795 euros, allant jusqu’à 1690 euros pour le sac de ville. Demma Gvsalia, directeur artistique connu pour son goût anti-mode, est alors largement critiqué par les technophiles sur l’appropriation du style et du nom par une marque de luxe, à des prix allant à l’encontre même de l’esprit techno.

Collection I LOVE TECHNO, Balenciaga

Réinventer la mode, c’est remettre au goût du jour les générations passées. La construction du « style techno », au delà des podiums, relève souvent d’un mélange de styles d’origines sociales différentes, bien loin des codes bourgeois.

Les grands festivals de musique électronique, organisés depuis le début des années 2000 à l’image du Defqon aux Pays-Bas, regroupent des styles vestimentaires très divers de la part du public, alliant pour certains des codes punks et ouvriers créant un véritable style « grunge 90 ». Aujourd’hui, parler des codes de la rave pourrait s’apparenter à une appropriation d’un mouvement dû à un phénomène social. Cet esprit « grunge » a ainsi pu être repris en 2016 sur les podiums de Yves-Saint-Laurent.

La naissance de la « techno fashion »

A l’inverse, des initiatives émergent des membres de la nuit techno, souvent préférées par les technophiles. C’est le cas du collectif berlinois GmbH, fondé par Serhat Isik et Benjamin Alexander Huseby, après de nombreux weekends au Berghain. Ce collectif reprend les looks minimalistes des clubbers de la dark fashion.

Photograhe : Benjamin Huseby, pour GmBH, collection automne-hiver 2018-2019

Charles Jeffrey, DJ la nuit et créateur le jour, accompagné par son label Loverboy, reprend dans ses collections toutes les frénésies et codes vestimentaires des clubs de l’est de Londres. On y retrouve l’esprit techno et streetwear, à l’origine d’un véritable nouveau style « clubwear ».

Charles Jeffrey Loverboy, collection automne 2020 Homme, Londres
Arc Street Journal

La culture club fait naître de nouvelles marques, nettement moins controversées que les marques de luxe. NAKT s’inspire du monde de la nuit et de la diversité des styles au sein des soirées techno pour créer sa propre ligne de vêtements. Cette jeune marque allemande, destinée aux technophiles, se libère donc des barrière sociales, genrées et normées portées par la société, pour créer des collections « fashion techno » où l’on se sent soi-même.

Nakt, campagne de pub septembre 2019

Jean-Yves Leloup, commissaire de l’exposition « Électro » à la Philharmonie, nous laisse ainsi avec ces mots : “Regarder les clichés des raves de la grande époque, c’est observer une jeunesse qui danse. On y voit de grands sourires, des regards éblouis par le désir, des corps mus par la danse et un esprit de communion touchant qui se tisse grâce à la musique”. (Madame Figaro).

En ce sens, on peut dire que le luxe considère les codes vestimentaires de la culture techno comme une mode à part entière qu’elle se réapproprie aux dépends des technophiles, chers de leur identité. Pour autant, le style vestimentaire techno est aussi, finalement, hérité d’une construction sociale autour de divers milieux et tendances en constante évolution.

Auteure : Marie Chazeau

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